Tourisme solidaire et classe affaire.

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S’il m’arrive de voyager parfois dans des pays du tiers-monde, c’est rarement avec la conscience tranquille. Je ne fais pas partie de la majorité des touristes, je le sais bien ; peut-être pourra t’on juger mon sentiment dépassé, mais vous comprendrez ainsi pourquoi les tribulations de nos ministres en vacance m’ont particulièrement frappé.

Partir, c’est le luxe de pouvoir assouvir une curiosité de paysages, de culture et de rencontres. Je privilégie aussi bien les paysages de la nature que ceux modelés par les hommes pour vivre leurs existences. Toutefois, je hais les cités balnéaires qui ont perdu toute authenticité en me recevant suivant la note occidentale. A part la présence du soleil, je ne vois aucun intérêt à bronzer au bord de la piscine d’un hôtel de Monastir plutôt qu’au Novotel de Garges-Lès-Gonesse ? Je préfère dormir à la belle étoile et à la dure dans la Guelta d’Essendiléne chère à Frison Roche, ou sur le plateau de l’Assekrem du Père de Foucault, mille fois plus que dans le plus sophistiqué des palaces modernes où ne flotte aucune âme des personnages issus de ma mythologie personnelle. J’aime les déserts parce que je déteste le tourisme de masse.

La culture des musées comme à Amsterdam ou le Rijksmuseum, le musée Van Gogh et la maison d’Anne Franck sont aussi fabuleux que cette ville, par ailleurs magnifique… Et la culture vivante qu’est la gastronomie ! Dans la rue, partout où c’est possible, plutôt que dans les hôtels ! Au diable la peur de la turista, quelques cachets dans le sac y pourvoiront éventuellement.

Que dire des rencontres enfin, avec des peuples, des manières de vivre, des atmosphères ! J’aime la randonnée pour une de ces raisons : la possibilité d’entrer facilement en contact avec les gens croisés au hasard des chemins. Une approche tranquille, une curiosité réciproque pour la personnalité ou le travail de chacun, – l’invitation qui en découle, parfois, sont des moments de récompenses inoubliables aux fatigues du chemin. Plus que les jets privés ou la voiture, les transports en commun sont un moyen exceptionnel de se familiariser avec une population. C’est pourquoi j’apprécie particulièrement les trains, et de plus, en vacance, je ne choisis jamais la première classe.

‘Tourisme durable’, ‘écotourisme’, ‘solidaire’, ‘équitable’, sont des notions très à la mode. Ces mots ne sont-ils pas contradictoires ? L’organisation mondiale du tourisme prévoit une augmentation exponentielle du nombre de touristes internationaux. Est-ce possible encore longtemps? Déjà les sites de Venise, Machu-Picchu, les temples d’Angkor et quelques autres sont directement menacés par la sur-fréquentation. Plus largement, c’est l’impact écologique du tourisme qui peut être mis en cause ; d’autant plus que cette activité de loisir est pratiquée, en fin de compte, par une minorité de la population mondiale. Le « bilan carbone » d’un seul trajet en avion, même s’il s’agit d’une compagnie low-cost, dépasse considérablement celui de toute une vie d’activité d’un paysan péruvien ou vietnamien. Des baignoires ou des jacuzzis à disposition dans les hôtels de la République Dominicaine, en pleine expansion touristique, sont une hérésie criminelle quand on sait que l’eau est un des problèmes essentiel de cette île ! Les habitants font parfois des kilomètres pour la récupérer ou la payent au prix fort… Tout cela pour que les touristes Américains ou Européens bénéficient partout du standard de gaspillage qui est le leur.

Le bon sens voudrait que pour les voyages continentaux l’on privilégie toujours le train, beaucoup moins polluant, à l’avion ; pourtant tous les jours décollent des Paris-Bruxelles ou des Paris-Marseille. Le temps de trajet n’est même plus un alibi tant les trains sont rapides… Finalement, pourquoi être si pressé ? Moi qui rêve de prendre le Transsibérien,  je ferai peut-être un jour, à mon retour, un éloge de la lenteur.

Bien que teinté de marketing, le Tourisme Solidaire est une invention généreuse des agences de Voyages de randonnées et d’aventures que je connais bien. Cinq, ou six pour cent, du prix des voyages sont consacrés à des projets de développement dans le pays visité. Bien mieux que rien du tout, cela sert surtout à rassurer la conscience (souvent de gauche) des amateurs de ce type de voyage.

Équitable enfin le tourisme?  Comme pour le commerce du café ou du cacao, ce concept est bien fragile. Concept assurant aux professionnels du pays qu’il reçoit la part équitable qui lui revient. Si, après avoir payé la compagnie aérienne et l’agence française (sur nos standards de salaire français), le salaire mensuel moyen du pays receveur se monte à 150 euros, cela se fait à bon compte ! Pour qu’il y ait une vraie équité dans les relations, par ailleurs d’une grande richesse, il faudrait que le fossé soit moins grand entre l’occidental qui vient là pour son plaisir et l’habitant du tiers-monde qui peine à nourrir sa famille. Je pense particulièrement et avec tristesse aux Mauritaniens si accueillants, si chaleureux, d’Ouadane et Chinguetti pour qui le tourisme est le moyen de survivre et d’empêcher l’ensablement de ces villes millénaires. Je pense à ces femmes nomades qui font parfois dix kilomètres à pied à la rencontre des caravanes de randonneurs pour vendre des babioles soi-disant artisanales. Les uns et les autres étant abandonnés à la misère par décision politique, Al-Quaida oblige, les amateurs de désert se rabattront sur le Maroc ou la Libye. Pourra t’on, dans ces conditions, leur reparler de tourisme équitable ?

A Londres, Rome ou Madrid, je n’ai pas d’états d’âme en tant que touriste, car les gens qui œuvrent pour m’accueillir pourront tout aussi bien être servis dans mon hôtel, un jour ou l’autre. La première des iniquités envers le chamelier et le guide du Sahara est que jamais ils n’obtiendront de visa pour visiter ma région… J’ai beau dire au cuisinier du désert que nous faisons le même métier, – il le reçoit toujours avec un grand sourire, je sens que je serais quand même toujours un « toubab ». J’ai du mal à endosser ce costume, car je me considère comme un humble travailleur, solidaire de tous les travailleurs de la planète. Une des premières activités économiques au monde, le tourisme qui fait vivre des millions de gens est porteur de fraternité, d’échange et de paix entre les humains. Pour se perpétuer, il lui faudra  modifier des habitudes et trouver des solutions aux problèmes évoqués plus haut.

Pour en revenir à Madame Alliot-Marie et à Monsieur Fillon, – hormis la fréquentation de dictateurs chancelants, que peut-on leur reprocher ? Être des touristes écologiquement irresponsables… Et si un jour on ne les qualifie pas d’écologiquement criminels, quand tous les jets privés et les yachts de luxe seront partis à la casse ! A leur défense, on dira qu’ils ne sont pas les seuls à passer à côté de la plupart des plaisirs du voyage, en affichant en vacances leur suffisance. Sur le plan moral, il est bien plus grave de se faire inviter par des hommes d’affaires corrompus ou des gouvernants de pays beaucoup plus pauvres que la France. Surtout en invoquant, en guise de défense, le fait qu’il s’agit d’une pratique ancienne et généralisée. Et au final, ne pas comprendre en quoi cela peut paraître choquant, alors que ces deux-là gagnent largement assez d’argent pour se payer leurs vacances.

A l’Élysée, le général de Gaulle payait lui même son électricité et la note du teinturier. Un demi-siècle après, il est désolant de voir que certains de ceux qui se réclament encore de son action, sont tombés bien bas…

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À propos de archestratos

le blog d'un aubergiste, c'est à dire hôtelier, restaurateur et cuisinier de la france profonde. Syndicaliste, humaniste, democrate
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Une réponse à Tourisme solidaire et classe affaire.

  1. « Je hais les voyages et les explorateurs »

    Première phrase de l’excellent livre de Claude Levi-Strauss « Tristes Tropiques » que je vous recommande.

    Je vous rejoins monsieur L’aubergiste, cultivons nos jardins ( je sais que vous appréciez Voltaire) , cuisinons des produits locaux et de saison ( depuis des années, une autre phrase de Claude Levi-Strauss figure en bonne place sur tous mes menus « Il ne suffit pas qu’un aliment soit bon à manger encore faut-il qu’il soit bon à penser ») et comme le préconise Xavier de Maistre voyageons autrement.

    Pour le plaisir le premier chapitre de son livre: »Voyage autour de ma chambre » publié en 1794!

    Bonne lecture et merci pour votre tribune rafraichissante.

    Cordialement

    Xavier que Denamur

    « Qu’il est glorieux d’ouvrir une nouvelle carrière, et de paraître tout à coup dans le monde savant, un livre de découvertes à la main, comme une comète inattendue étincelle dans l’espace !

    Non, je ne tiendrai plus mon livre in petto; le voilà, messieurs, lisez. J’ai entrepris et exécuté un voyage de quarante-deux jours autour de ma chambre. Les observations intéressantes que j’ai faites, et le plaisir continuel que j’ai éprouvé le long du chemin, me faisaient désirer de le rendre public; la certitude d’être utile m’y a décidé. Mon cœur éprouve une satisfaction inexprimable lorsque je pense au nombre infini de malheureux auquel j’offre une ressource assurée contre l’ennui, et un adoucissement aux maux qu’ils endurent. te plaisir qu’on trouve à voyager dans sa chambre est à l’abri de la jalousie inquiète des hommes; il est indépendant de la fortune.

    Est-il en effet d’être assez malheureux, assez abandonné, pour n’avoir pas de réduit oh il puisse se retirer et se cacher à tout le monde? Voilà tous les apprêts du voyage, de suis sûr que tout homme sensé adoptera mon système, de quelque caractère qu’il puisse être, et quel que soit son tempérament; qu’il soit avare ou prodigue, riche ou pauvre, jeune ou vieux, né sous la zone torride ou près du pôle, il peut voyager comme moi; enfin, dans l’immense famille des hommes qui fourmillent sur la surface de la terre. il n’en est pas un seul, — non, pas un seul (j’entends de ceux qui habitent des chambres) qui puisse, après avoir lu ce livre, refuser son approbation à la nouvelle manière de voyager que j’introduis dans le monde. »

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